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Ballotage aux US : un casse-tête logistico-politique

Dernière mise à jour : 19 nov. 2020

Depuis mercredi matin, l’incertitude règne sur l’issue de l’élection présidentielle américaine. En cause un épineux sujet logistique : la comptabilisation des bulletins électoraux envoyés par correspondance via USPS. Décryptage d’un casse-tête logistico-politique.


Le vote par correspondance, une nouveauté américaine ?


Le vote à distance n’est pas une nouveauté sur le sol américain : il existe depuis 1996. Aux élections présidentielles de 2016, 40 millions d’Américains avaient déjà voté de cette façon — soit près de 30% de l’expression des voies. Ce mercredi 3 novembre 2020, au lendemain d’Election Day, on estime que 100 millions d’Américains ont déjà transmis leur vote par courrier.


Pourquoi un pic cette année ? Et à qui bénéficie-t-il ?


De 40 millions de votes par correspondance en 2016, nous sommes passés en 2020 à 100 millions soit une hausse de 150% ! On attribue essentiellement cette hausse au contexte sanitaire : la peur de la transmission du coronavirus dans les queues du bureau de vote aurait poussé les Américains à se tourner massivement vers le vote à distance.


Mais il faut aussi noter que le vote à distance permet aussi à une majorité de personnes d’accéder au vote : personnes âgées, vivant dans des zones rurales éloignées des bureaux de vote ou encore n’ayant pas le temps ou les moyens de poser une demi-journée pour aller voter (rappelons à ce sujet que la marque Patagonia offre ce jour-là un congé à tous ses employés pour leur permettre d’aller voter).



Reuters


Cette montée du vote par correspondance favorise-t-elle pour autant un parti politique plus que l’autre ? Difficile à dire. Les études montrent que 90% des démocrates sont favorables au vote à distance contre seulement 20% des républicains. Cette donnée est à lire en miroir de la posture de chacun des camps face à la pandémie : 85% des démocrates considère la Covid-19 comme une menace majeure pour la santé publique alors que moins de la moitié des républicains (46%) s’en soucient (1).


De là à dire que le vote à distance favorise les démocrates… Les études montrent par contre qu’il favorise la participation électorale des minorités (2). Une chose reste sûre, la participation électorale est à son plus haut niveau depuis 1960 (3).


Concrètement, comment se passe le vote par correspondance ?


Chaque électeur reçoit un bulletin de vote par correspondance qu’il remplit et signe puis l’insère dans une boîte aux lettres sécurisée et dédiée aux élections. Celle-ci est relevée chaque jour et son contenu est transmis pour dépouillage.


Bryan Denton for The New York Times


Des agents se chargent ensuite de vérifier la cohérence des bulletins de votes ainsi que l’absence de doublons notamment pour écarter les fraudes. Ensuite les bulletins sont scannés et le comptage reste connu par l’ordinateur seul jusqu’au jour officiel de l’élection.


Voilà ce qu’il se passe en théorie. Sauf que tous les États ne commencent pas ce dépouillage au même moment : 3 États critiques — la Pennsylvanie, le Wisconsin et le Michigan — n’ont commencé le dépouillement que la veille des élections.


Pourquoi tous les États n’appliquent pas la même règle ?


La magie du fonctionnement fédéral des États-Unis fait que chaque État est libre d’organiser le déroulé des élections comme bon lui semble.



Calla Kessler for The New York Times


Sur les 50 États fédéraux que compte l’Amérique :

  • 9 États ont favorisé le vote à distance pour la totalité de leurs votants, notamment en envoyant automatiquement les bulletins de vote à tous les habitants enregistrés sur les listes électorales ;

  • 36 États ont proposé le vote à distance sur demande : chaque votant pouvait solliciter l’envoi d’un bulletin de vote à distance à son domicile ;

  • 5 États n’ont proposé le vote à distance qu’en cas de force majeure, il fallait alors pouvoir prouver qu’on ne pouvait se déplacer au bureau de vote le jour dit.

Les votants sont doivent anticiper pour que leur vote arrive en temps et en heure pour le comptage. USPS recommandait officiellement 7 jours d’anticipation au moins par rapport à la date officielle du 3 novembre 2020. Mais quid des bulletins postés les 7 derniers jours ? De ceux qui vont subir des retards de transit ?


Là-dessus, différentes règles de gestion s’appliquent également :

  • 28 États comptabilisent uniquement les bulletins qui arriveront le 3 novembre ou avant, pas après ;

  • les 22 autres États, comptabilisent tous les bulletins qui arriveront après le 3 novembre, cachet de la poste faisant foi qu’ils ont été postés avant la date officielle des élections. Histoire de faciliter le tout, les délais d’acceptation de ces réceptions tardives varient dans chaque État, allant de 7 jours à 3 semaines pour l’état de Washington, qui détient le record.

Bref, autant de raisons pour des temps de comptage étalés et inégaux.


Un service fédéral trouble au service du vote local ?


Si chaque État fait sa loi en termes de conditions de vote, c’est pourtant un seul et même service qui se charge d’acheminer les bulletins à bon port au niveau fédéral : the United States Postal Service (anciennement US Mail).


Il a été créé en 1971 et constitue le service postal gouvernemental des Etats-Unis tel qu’il est prévu par la constitution américaine. C’est donc un des rares services d’intérêt général du pays. Et il est tout particulièrement mis en cause par le président Trump dans la fiabilité des résultats de l’élection.


A plusieurs reprises depuis le printemps dernier, il a lourdement supposé que le vote par correspondance allait conduire à une fraude généralisée avec bulletins manquants, falsifiés ou erronés, vote au nom de personnes décédées ou encore d’animaux à l’appel. Il a même sous-entendu que le système postal ne serait pas capable de supporter une telle volumétrie de plis dans les délais impartis.


Comble : c’est pourtant un proche de Donald Trump qui est depuis quelques mois à la tête d’USPS, Louis DeJoy, qui a d’ailleurs financé la campagne républicaine à hauteur de 1,2 million de dollars. En poste depuis mai dernier, il a pour mission d‘améliorer la rentabilité d’ USPS, dans une vision capitaliste et libérale de cette entreprise qui est pourtant censée apporter un service national gravé dans la constitution.


DeJoy est accusé d’avoir tenté de désorganiser la poste pour dégrader le service en vue des élections au nom de la rentabilité financière : suppression de machines de tri considérées obsolètes, diminution du nombre de boîtes aux lettres, suppression des heures supplémentaires. 46 des 50 États fédéraux ont d’ailleurs reçu une missive les prévenant que leurs électeurs pourraient être privés de leur droit de vote en raison du retard postal des bulletins.



Rich Fury/Getty Images North America/Getty Images via AFP


Stoppé dans son élan, DeJoy a dû rapidement suspendre ses réformes sous la pression publique et comparaître devant le Sénat (4). Mi-août, il a même dû se fendre d’une déclaration disponible en ligne sur le site d’USPS indiquant “le Service Postal est aujourd’hui prêt à gérer le volume de bulletins de vote qu’il recevra cet automne, quel qu’il soit. Même avec le challenge de garder nos employés et clients sains et sauf en période de pandémie, nous livrerons les plis électoraux en temps et en heure, conformément à nos standards bien établis de qualité de service.” (5)


La fraude aux bulletins postaux est-elle vraiment possible ?



George Frey/AFP via Getty Images


Aucune étude n’a pour l’instant réussi à confirmer les deux arguments majeurs de Donald Trump, à savoir que le vote postal favoriserait les démocrates et qu’il faciliterait amplement la fraude électorale.


Une étude du Brennan Center for Justice montre qu’en 2017 le taux de fraude électorale aux Etats-Unis se situe entre 0.0004% et 0.0009% (6). Le parcours postal des bulletins est semé de scrutateurs qui vérifient le dépôt et comptage des bulletins au quotidien. A date, les incidents majeurs recensés sont les suivants :

  • 100 000 bulletins ont été renvoyés à leurs expéditeurs par l’État de New-York car les noms et les adresses étaient mal indiqués ;

  • au Michigan, 400 bulletins mentionnaient un mauvais colistier pour Donald Trump ;

  • dans le New Jersey, un postier a été poursuivi en justice après avoir jeté des centaines de plis postaux, parmi lesquels une centaine de bulletins électoraux.

Nous parlons donc de 100 500 plis incertains sur un total d’environ 100 millions, soit 0,10%. Aux dernières nouvelles, ce 5 novembre, USPS a perdu la trace de 300 000 bulletins postaux ce qui semble pour l’instant être avant tout un acte de mauvaise foi, un juge fédéral ayant déjà menacé Louis DeJoy de le faire comparaître pour lenteur délibérée d’exécution (7).


En tout état de cause, le vote par correspondance semble pour l’instant encore bien plus sécurisé que le vote en ligne. Des tests ont été menés, tous rejetés pour des motifs de cyber-sécurité (8).


Au final, le vote par correspondance a offert à Trump une large scène pour semer le doute dans les esprits, qui a profité du temps de latence offert par les délais de distribution. Il faut désormais s’armer de patience afin d’avoir les résultats des dernières livraisons de bulletins et des comptages finaux, à cause des spécificités locales des états fédéraux.


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Sources

La Tribune, “Présidentielle américaine : le vote par correspondance, un terreau favorable à la désinformation ?”, 29/10/2020

The Conversation, “Pourquoi la poste américaine est-elle devenue un enjeu de la présidentielle ?”, 26/08/2020

Le JDD, “Présidentielle aux Etats-Unis : pourquoi la poste américaine est au centre de l’élection”, 18/08/2020

France info, “Présidentielle américaine : le rigoureux procédé du vote par correspondance”, 03/11/2020

CNN, “Mail-in ballots: When every state starts counting”, 27/10/2020

BBC, “US election 2020: Do postal ballots lead to voting fraud?”, 04/11/2020

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